Imaginez un vieux film burlesque dans la grande tradition "slapstick".
L'action se déroule dans un pub bordélique au fin fond de Dublin. Vous
assistez, médusés, à des dialogues improbables entre Charles Mingus et
Bill Monroe, Jimi Hendrix et John Coltrane, ou encore Thelonious Monk,
Dolly Parton, Sid Vicious et Tommy Peoples. La bande son défile, dominée
par la voix envoûtante de Tracey et la mandoline saturée d'Ewan Shiels.
Alors… vous aurez peut-être une très vague idée de l'incroyable univers
des SONS OF THE DESERT. Pour mieux saisir le parcours de certains artistes,
il est nécessaire de dresser leur généalogie.
Le père d'Ewan Shiels, par exemple, a réalisé la première photo officielle
et en couleurs du monstre du Loch Ness ! Il découpait aussi sa mère à
la scie lors d'un numéro présenté chaque soir sous la toile d'un petit
cirque irlandais en Cornouaille. A l'époque, le petit Ewan accompagnait
le massacre de sa mandoline. Puis il fut marionnettiste avec son frère.
Puis chanteur dans le métro. C'est là qu'Ewan l'irlandais et Tracey l'anglaise
se rencontrent, c'est là aussi que les SONS OF THE DESERT naissent en
1988.
Pourquoi ce nom ? Un hommage à un film de Laurel et Hardy, une référence
à ces héros maudits, loosers et rebelles involontaires . Voix rocailleuse,
mandoline frénétique, répertoire allant de traditionnels irlandais (version
turque) au punk rock mâtiné d'un jazz free des plus furieux , les SONS
font le délice (ou l'exaspération, c'est selon) des voyageurs du subway.
Très vite, le groupe acquiert suffisamment de renommée pour remonter à
l'air libre et jouer dans les clubs.
En 1989, Après une performance hallucinante
au festival de Reading (Angleterre) c'est la révélation pour le public
français aux Transmusicales (Rennes). Suivent des prestations inoubliables
dans tous les festivals rock en Europe et au Japon (où 300 fans les attendent
à l'aéroport !). Ils parlent beaucoup de la France. Du coup ils traversent
la Manche et décident d'y rester, posent leurs valises en Bretagne et
enchaînent une série de concerts mémorables. Mandoline, Guitare, Bodhran,
violon , contrebasse et saxophone, contraste entre le chant sensuel de
Tracey et les vocalises granitiques d'Ewan, leur musique est indéfinissable.
Jazz, punk, musiques ethniques, blue grass, reprises d'anthologie (des
Rolling Stones à J Hendrix en passant par T.Rex ou les Kinks), les SONS
font leur cinéma et laissent le public sur les rotules.
Cannibal Hood Carnival Hat paraît en 1992, ce premier album (maintenant un collector) distribué par les disques Barclay (Universal) assoit la notoriété du groupe qui enchaîne date sur date.
Pause en 1995-1996 le temps d'enregistrer et de sortir l'album Greedy (Label Bleu/Indigo/Harmonia Mundi). Disque
émouvant et déchirant aux textes hallucinés qui relance le groupe sur
les routes. Les SONS font une nouvelle pause deux ans après, Ewan et Tracey
apparaissent dans quelques formations de fest-noz (les Roving Laddies,
Wagon), ils écument les pubs de Bretagne, et Ewan ne cesse de composer.
Lentement, au fil des rencontres, un nouvel album prend forme. Les musiciens
proviennent des scènes jazz (Han Bennink, Michael Moore, Régis Boulard,
Vincent Guérin, Bruno Chevillon et Régis Huby) ou celtico-trad (Paul Rodden,
Hopi Hopkins, Yvon Riou, Pol Huillou). Ces années sensées être sabbatiques
voient naître Goodnight Noises Everywhere, un album dense, contradictoire,
débordant de personnalité, d'une maîtrise et d'une maturité parfaites.
Ewan (auteur et compositeur de tous les titres) peut juxtaposer une berceuse
chuchotée aux riffs saccageurs d'un saz électrifié. En 2001, l'album arrive
dans les bureaux d'Universal Jazz. Daniel Richard, le patron, écoute le
disque attentivement : ensorcelé, il y entend du rock, de la pop, quelques
lointaines réminiscences irlandaises, du heavy métal (du fuzz sur une
mandoline !!!), et certainement une pointe de jazz puisqu'il les signe
immédiatement.
Mars 2002, Goodnight Noises Everywhere est dans les bacs.
La pochette, comme les précédentes, est l'œuvre de Tony Shiels, le père
d'Ewan qui a depuis délaissé la magie pour les pinceaux. Dans les mois
à venir, les SONS reprennent la route. De concerts officiels en rencontres
impromptues, le groupe n'a jamais vraiment abandonné la scène. Ewan officie
à la mandoline, au Saz ou au Banjo. Tracey au chant au Bodhran à la guitare
ou la trompette. Régis Boulard est à la batterie, Vincent Guérin à la
contrebasse, Régis Huby au violon et Roland Pinsard aux clarinettes.
Au fait… comment traduisez-vous Goodnight Noises Everywhere en français
?
Et surtout, êtes-vous vraiment prêts à une expérience étonnante ?
texte d'Eric PESSAN - Auteur d'un premier roman " l'effacement du monde " paru en septembre 2001 aux Editions de la Différence.